Cette photo est un remplissage. Le temps d’attendre la nuit noire avant une longue session sur la galaxie d’Andromède, j’ai pointé le Seestar sur Messier 71 : 162 poses de 30 secondes, 1h21 de pose au total. Le fond de ciel est particulièrement dense sur cette photo, on est en plein dans la Voie lactée.
Un nom qui n’a rien d’officiel
En anglais, cet amas porte parfois le surnom d’« Angelfish Cluster » (l’amas du poisson-ange), sans que je trouve d’explication sur son origine ni de source qui l’utilise vraiment comme un nom standard. Je le traduis ici en Amas du Poisson Scalaire : c’est ma propre traduction, pas une appellation officielle ni reconnue, ni en français ni en anglais.
Trois redécouvertes avant d’entrer au catalogue
L’astronome suisse Jean-Philippe Loys de Chéseaux observe cet amas le premier, en 1745, et le catalogue sous le numéro 13 de sa propre liste. L’astronome allemand Johann Gottfried Koehler le redécouvre de son côté entre 1772 et 1779, sans connaître les travaux de Chéseaux. Pierre Méchain le redécouvre à son tour le 28 juin 1780, entre les étoiles Gamma et Delta de la Flèche. Charles Messier va le vérifier le 4 octobre suivant, et note : « la lumière en est très faible et ne contient aucune étoile, la moindre lumière la fait disparaître. » Il l’ajoute à son catalogue sous le numéro 71. Il faudra attendre 1783 pour que William Herschel résolve enfin les étoiles individuelles de l’amas.
La Flèche est la troisième plus petite constellation du ciel, un petit astérisme en forme de flèche situé à mi-chemin entre la tête du Cygne et l’étoile Altaïr. Elle est voisine avec le Petit Renard, une autre petite constellation déjà croisée sur ce blog. Pour trouver M 71, le repère le plus simple reste l’étoile 9 Sagittae, visible juste à côté de l’amas sur ma photo annotée.

L’étoile 9 Sagittae n’a aucun lien avec l’amas, c’est une simple étoile de notre propre galaxie qui sert de repère si l’on souhaite le trouver aux jumelles.
Amas ouvert ou amas globulaire, un débat toujours pas tranché
Voilà la partie la plus intéressante de son histoire. Cet amas est tellement peu concentré que sa nature a fait débat pendant des décennies. Les astronomes Harlow Shapley et Robert Trumpler le classent tous les deux comme un amas ouvert dense, un type qu’ils désignent par la lettre « g ». En 1943, l’astronome James Cuffey penche plutôt pour un amas globulaire très lâche, comparable à d’autres amas peu concentrés. Mais en 1959, en étudiant cette fois son diagramme couleur-magnitude, il le trouve au contraire plus proche d’un amas ouvert classique. Même Robert Burnham, auteur d’une référence de l’astronomie amateur, reste incertain sur sa vraie nature.
Ce qui a longtemps entretenu le doute : cet amas ne contient aucune étoile variable de type RR Lyrae, pourtant fréquentes dans les amas globulaires, et sa métallicité est parmi les plus élevées connues pour ce type d’amas, juste derrière celle de M 69. Ce n’est que dans les années 1970, grâce à l’analyse de son diagramme de Hertzsprung-Russell, que la balance penche enfin du côté des amas globulaires, mais très lâches. D’après l’association d’astronomie amateur Sterenn, la question ne serait toujours pas définitivement tranchée aujourd’hui.
Un amas aux chiffres tout aussi particuliers
Il se situe à environ 13 000 années-lumière de la Terre. Sa partie la plus dense, celle que l’on photographie, s’étend sur environ 27 années-lumière de diamètre, mais on a détecté des étoiles plus faibles, probablement membres de l’amas, jusqu’à environ 90 années-lumière du centre, sans jamais confirmer si elles en font vraiment partie. On lui donne un âge compris entre 9 et 10 milliards d’années, ce qui est jeune pour un amas globulaire, avec une masse totale d’environ 17 000 masses solaires. On ne lui connaît que 8 étoiles variables en tout, parmi lesquelles Z Sagittae, une variable irrégulière.



